Kossi, 29 ans, pompiste dans une station-service à Lomé :
« Je fais mon poste de 14 h à 22 h, puis deux nuits par semaine le patron me garde en permanence jusqu’à 6 h 30 pour 1 500 FCFA. Est-ce que mon patron ne devrait pas payer la nuit beaucoup plus cher ? »
Vous finissez votre journée, vous êtes fatigué, et on vous demande de rester. Toute la nuit. Au matin, on vous tend un billet de 1 000 et une pièce de 500, comme un pourboire. Vous sentez que quelque chose ne va pas, sans savoir quoi exactement.
Pourtant, la réponse surprend beaucoup de travailleurs. Au Togo, la loi ne paie pas le travail de nuit plus cher en soi : le Code du travail dit exactement l’inverse. En revanche, Kossi ne vit pas une nuit ordinaire, et c’est là que tout change pour lui.
Voici ce que la loi appelle travail de nuit, quand la nuit ouvre droit à une majoration, ce que votre patron vous doit en francs CFA, et comment le réclamer.
Ce que la loi appelle travail de nuit au Togo
D’abord, une définition. Le Code du travail ne laisse aucune place à l’interprétation sur les heures concernées.
Ce que dit la loi :
« Est considéré comme travail de nuit, le travail effectué entre vingt-deux (22) heures et cinq (5) heures. »
Source : Article 186, Code du travail (loi n° 2021-012)
Concrètement, la nuit légale dure sept heures, de 22 h à 5 h. Une heure passée à 21 h ou à 6 h n’est donc pas une heure de nuit au sens de la loi, même s’il fait encore sombre.
Pour Kossi, par conséquent, sa permanence de 22 h à 6 h 30 compte sept heures de nuit (22 h à 5 h) et une heure et demie de jour (5 h à 6 h 30). Retenez ce découpage : il sert dans tous les calculs qui suivent.
La nuit payée comme le jour : la règle qui surprend
Beaucoup de salariés pensent qu’une heure de nuit vaut automatiquement plus qu’une heure de jour. Or le Code dit le contraire, en toutes lettres.
Ce que dit la loi :
« Les heures de travail effectuées de jour comme de nuit sont rémunérées au taux normal, sous réserve de dispositions plus favorables des conventions collectives. »
Source : Article 188, Code du travail (loi n° 2021-012)
Autrement dit, si votre poste normal se passe la nuit, la loi ne vous promet aucun bonus pour cela. Un veilleur de nuit embauché pour garder un entrepôt de 22 h à 5 h touche, en principe, le même taux horaire qu’un collègue de jour de même catégorie.
Même règle dans les entreprises qui tournent jour et nuit
De même, la Convention collective interprofessionnelle (CCIT) de 2026 confirme cette règle pour les entreprises qui tournent sans arrêt, avec des équipes qui se relaient.
Ce que dit la loi :
« Dans les entreprises qui ont à fonctionner sans interruption, jour et nuit, y compris éventuellement les dimanches et jours fériés, les heures de travail assurées par un service de « quart » par roulement de jour et de nuit, dimanches et jours fériés éventuellement compris, sont rétribuées au même tarif que celui prévu pour le travail de jour en semaine. »
Source : Article 37, Convention collective interprofessionnelle du Togo (2026)
Attention au mot « normal » : « taux normal » ne veut pas dire « ce que le patron veut ». Il s’agit au minimum du salaire de votre catégorie dans la grille. Un patron qui ne paie même pas ce taux normal s’expose à une amende de 500 000 à 2 000 000 FCFA, portée de 1 000 000 à 5 000 000 FCFA en cas de récidive (article 354 du Code du travail).
Par ailleurs, l’article 188 laisse une porte ouverte : une convention collective de votre secteur, ou votre contrat, peut prévoir mieux. Si votre contrat promet une prime de nuit, votre patron vous la doit. Vérifiez donc toujours ces deux documents avant de conclure. Pour savoir quelle convention s’applique à votre employeur, lisez notre guide sur la convention collective applicable au Togo.
Quand la nuit se paie plus cher : les heures supplémentaires de nuit
Alors, Kossi a-t-il tort de réclamer ? Non, et c’est la bonne nouvelle. Sa nuit n’est pas un poste de nuit normal : c’est une nuit ajoutée après sa journée. Or la CCIT traite exactement ce cas.
Ce que dit la loi :
« Est entendu comme heures supplémentaires de nuit, les heures effectuées au-delà des heures normales et supplémentaires du jour par le salarié posté d’une façon continue jusqu’à 22 heures et qui aura prolongé le travail jusqu’à 05 heures du matin. »
Source : Article 36, Convention collective interprofessionnelle du Togo (2026)
En clair, la majoration de nuit ne récompense pas la nuit elle-même. Elle récompense le fait de prolonger sa journée dans la nuit. Et elle est lourde : +65 % du taux horaire en semaine, +100 % les dimanches, jours de repos et jours fériés (même article 36).

Le calcul pour Kossi
Kossi est pompiste. La grille de la CCIT range le pompiste en catégorie E3, dont le minimum est de 64 500 FCFA par mois (échelon A). Supposons que sa semaine de 40 heures soit déjà faite par ses postes de 14 h à 22 h.
| Étape | Calcul | Résultat |
|---|---|---|
| Taux horaire | 64 500 ÷ 173,33 | 372 FCFA |
| Heure sup de nuit en semaine | 372 × 1,65 | 614 FCFA |
| 7 heures de nuit (22 h à 5 h) | 7 × 614 | 4 298 FCFA |
| 1 h 30 de jour (5 h à 6 h 30), au moins +20 % | 1,5 × 372 × 1,20 | 670 FCFA |
| Total minimum pour une nuit | environ 4 970 FCFA |
Ainsi, sur la seule base de la grille, sa nuit vaut plus de trois fois les 1 500 FCFA qu’il reçoit. Et ce chiffre est un plancher : s’il est payé au-dessus du minimum de sa catégorie, le montant monte avec son salaire. Le diviseur 173,33 vient lui aussi de l’article 36, et nous l’expliquons en détail dans notre article sur les heures supplémentaires au Togo.
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La prime de panier : un droit que presque personne ne réclame
En plus des heures, la CCIT prévoit une indemnité pour le repas de ceux qui travaillent tard. Elle s’appelle la prime de panier.
Ce que dit la loi :
« Les travailleurs qui effectuent de façon exceptionnelle au moins six (06) heures de travail de nuit bénéficient d’une indemnité dite « prime de panier », dont le montant est égal à trois (03) fois le salaire horaire de base catégorielle du manœuvre ordinaire de l’entreprise. »
Source : Article 39, Convention collective interprofessionnelle du Togo (2026)
Le même article l’accorde aussi à celui qui, après dix heures ou plus de travail de jour, prolonge d’au moins une heure dans la nuit, et à celui qui fait une séance ininterrompue de dix heures dans la journée.
Combien cela représente-t-il ? En effet, la grille range le manœuvre ordinaire en catégorie E1, dont le minimum de 52 500 FCFA égale le SMIG. Son taux horaire est donc de 302,89 FCFA, et la prime vaut au moins 3 × 302,89 = environ 909 FCFA par nuit. Si votre entreprise paie ses manœuvres au-dessus du SMIG, la prime monte d’autant.
Le mot qui compte : « exceptionnelle ». La prime de panier vise la nuit faite à titre exceptionnel. Ainsi, un veilleur qui travaille normalement la nuit ne remplit pas cette condition. En revanche, Kossi, gardé en permanence deux nuits par semaine après sa journée, entre dans les cas de l’article 39 : ses nuits dépassent six heures et prolongent un travail commencé à 14 h.
Au total, avec la prime de panier, la nuit de Kossi vaut donc au minimum autour de 5 880 FCFA, contre 1 500 FCFA reçus.
Combien d’heures peut-on vous faire travailler ?
Mais l’argent n’est pas le seul problème de Kossi. En effet, le Code du travail fixe des plafonds que sa nuit dépasse largement.
Ce que dit la loi :
« La durée journalière du travail ne peut excéder dix (10) heures, sous réserve des dispositions de l’article 181 du présent code, dans les limites de la durée règlementaire admise. »
Source : Article 180, Code du travail (loi n° 2021-012)
Voici donc les limites, en langage simple :
- 40 heures par semaine, au-delà desquelles chaque heure est une heure supplémentaire majorée (article 180) ;
- 10 heures par jour en règle générale (article 180) ;
- 12 heures par jour au maximum, et seulement pour des travaux préparatoires indispensables ou des urgences (danger imminent, sauvetage, accident, matières qui se perdent), selon l’article 181 ;
- 20 heures supplémentaires par semaine au plus (article 180) ;
- 24 heures de repos consécutives par semaine, en principe le dimanche (article 198).
Or Kossi travaille de 14 h à 6 h 30 le lendemain, soit seize heures et demie d’affilée. Il dépasse donc de quatre heures et demie le plafond de 12 heures, que la loi réserve pourtant aux urgences. Autrement dit, même au bon tarif, cette permanence reste illégale telle que le patron l’organise.
Et le repos entre deux journées ? Le Code du travail ne fixe un repos minimum de 12 heures entre deux journées que pour les jeunes travailleurs (article 196). Pour un adulte, nous n’avons pas trouvé dans le Code de repos quotidien chiffré. Ce sont donc les plafonds de 10 et 12 heures par jour, et le repos hebdomadaire de 24 heures, qui vous protègent.
Le cas des équipes de « quart » : sept nuits sans repos
Dans les usines, les centrales ou les entreprises de gardiennage qui tournent sans arrêt, la CCIT prévoit une compensation si le repos hebdomadaire saute. L’ouvrier de quart qui a fait « exceptionnellement », dans la semaine, sept quarts de six heures au minimum reçoit une rémunération supplémentaire égale à 60 % de son salaire normal pour la durée d’un quart (article 37).
Par exemple, pour un agent de sécurité qualifié en catégorie E4 (71 500 FCFA, soit 412 FCFA de l’heure) qui enchaîne sept quarts de huit heures, cela représente 412 × 8 × 0,60, soit environ 1 980 FCFA de plus. Attention cependant : ce supplément compense une exception. Il ne rend pas légale une semaine sans repos devenue la norme, puisque le repos hebdomadaire reste obligatoire (article 198).
Le veilleur de nuit : la zone grise des heures d’équivalence
Le gardien qui dort sur place ou qui surveille de 19 h à 7 h pose une question plus délicate. L’article 180 parle d’une « durée considérée comme équivalente », et il charge le ministre du Travail d’en fixer les règles par arrêté. Un tel régime permet de compter les heures de simple présence différemment des heures de travail effectif.
Cependant, nous ne trouvons pas trace de cet arrêté dans les textes que nous avons pu consulter. Nous ne pouvons donc pas vous dire combien de vos douze heures comptent comme du travail. En pratique, si vous êtes veilleur de nuit sur de longues plages, posez la question par écrit à l’inspection du travail de votre ressort : la démarche ne coûte rien, et la réponse vous servira de preuve.
Enfin, un dernier point reste incertain. La CCIT définit les heures supplémentaires de nuit par la prolongation d’une journée. Or, pour un veilleur qui travaille déjà normalement la nuit et qui dépasse 40 heures, le texte ne dit pas clairement si ses heures en trop se paient au taux de nuit (+65 %) ou au taux de jour (+20 % puis +40 % au-delà de la 48e heure). Le minimum certain est le taux de jour : réclamez au moins celui-là, et faites trancher le reste par l’inspection.
Les mineurs : la nuit leur est interdite
Si vous avez moins de 18 ans, ou si vous employez un jeune apprenti, la règle est simple.
Ce que dit la loi :
« Le travail de nuit est interdit pour les jeunes travailleurs de moins de dix-huit (18) ans, sauf dérogation accordée dans des conditions fixées par arrêté du ministre chargé du travail, après avis consultatif du Conseil national du travail, en raison de la nature particulière de l’activité professionnelle. »
Source : Article 187, Code du travail (loi n° 2021-012)
Autrement dit, un vendeur de 16 ans qu’on garde au kiosque jusqu’à minuit travaille en violation du Code, sauf dérogation officielle. De plus, entre deux journées, ce jeune doit avoir au moins 12 heures de repos consécutives (article 196). Pour les droits des jeunes en formation, voyez aussi notre article sur le contrat d’apprentissage au Togo.
Comment réclamer ce qui vous est dû
Vous avez fait vos calculs et le compte n’y est pas. Voici comment agir, dans l’ordre.
- Notez tout, dès ce soir. Dates, heures d’arrivée et de départ, montant reçu. Gardez les messages WhatsApp où votre patron vous demande de rester : ils prouvent que les heures sont faites à sa demande, ce que l’article 36 exige.
- Parlez à votre employeur avec le calcul en main. Beaucoup de patrons appliquent un « forfait de nuit » par habitude, sans connaître la CCIT. Montrez-lui les articles 36 et 39.
- Saisissez l’inspection du travail si rien ne bouge. Elle peut convoquer l’employeur et vérifier le registre d’employeur que chaque entreprise doit tenir à jour (article 257).
- En dernier recours, le tribunal du travail. La procédure y est gratuite, et le travailleur bénéficie d’office de l’assistance judiciaire pour faire exécuter le jugement (article 291).
Vous avez du temps : l’action en paiement du salaire se prescrit par cinq ans, à compter du jour où il était exigible (article 172 du Code du travail). Vous pouvez donc encore réclamer les nuits mal payées de ces dernières années. Pour les étapes détaillées d’un recours, lisez notre guide pour récupérer un salaire impayé.
Ce qu’il faut retenir sur le travail de nuit
- La nuit en elle-même n’est pas majorée : au Togo, elle se paie au taux normal de votre catégorie (article 188), sauf contrat ou convention plus favorable.
- La nuit ajoutée après la journée se paie +65 %, et +100 % le dimanche ou un jour férié (CCIT article 36), avec en plus une prime de panier d’au moins 909 FCFA si elle est exceptionnelle (article 39).
- Personne ne peut vous faire travailler plus de 12 heures par jour, et ce plafond est réservé aux urgences (article 181).
Vous n’êtes pas sans défense : la loi fixe des chiffres précis, et ni l’inspection ni le tribunal du travail ne vous font payer. Pour vérifier le minimum de votre catégorie, consultez notre article sur la catégorie professionnelle et le salaire minimum, ou le SMIG au Togo.
FAQ : questions fréquentes sur le travail de nuit au Togo
Mon patron doit-il me payer plus parce que je travaille la nuit ?
Pas automatiquement. Si vous travaillez normalement la nuit, le Code du travail prévoit le même taux qu’en journée (article 188). La majoration de 65 % ne s’applique qu’aux heures qui prolongent votre journée au-delà de 22 h (CCIT article 36), sauf si votre contrat ou une convention de votre secteur prévoit mieux.
Combien d’heures maximum puis-je travailler en une nuit ?
La règle est de 10 heures par jour (article 180). Ce plafond peut monter à 12 heures, mais seulement pour des travaux préparatoires indispensables ou des urgences (article 181). Au-delà de 40 heures dans la semaine, chaque heure est une heure supplémentaire, dans la limite de 20 par semaine.
Un mineur peut-il travailler la nuit au Togo ?
Non. Le Code interdit le travail entre 22 h et 5 h aux moins de 18 ans, sauf dérogation que le ministre du Travail accorde par arrêté (article 187 du Code du travail).
C’est quoi la prime de panier et combien vaut-elle ?
C’est une indemnité de repas que l’article 39 de la CCIT accorde à celui qui fait exceptionnellement au moins six heures de nuit. Elle vaut trois fois le salaire horaire du manœuvre ordinaire de l’entreprise, soit au moins 909 FCFA sur la base du SMIG.
Combien de temps ai-je pour réclamer mes nuits mal payées ?
Cinq ans à compter du jour où le salaire était dû (article 172 du Code du travail). De plus, le tribunal du travail ne vous fait rien payer (article 291).
Sources
- Loi n° 2021-012 du 18 juin 2021 portant Code du travail (PDF, édition de l’Assemblée nationale) : articles 172, 180, 181, 186, 187, 188, 196, 198, 257, 291 et 354
- Convention collective interprofessionnelle du Togo, déposée au greffe du tribunal du travail de Lomé le 19 mai 2026 (PDF) : articles 36, 37 et 39, annexes I (classifications) et II (barème)
Nous avons relu les articles 36, 37 et 39 de la convention collective sur les pages 35 à 38 du texte déposé au greffe, et non sur une version retranscrite.
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