Kossiwa, 29 ans, employée de commerce à Lomé :
« Mon contrat dit « simple vendeuse », mais je tiens la caisse, je passe les commandes et je supervise deux apprentis. Mon bulletin de paie affiche toujours la même petite catégorie : ai-je droit au salaire du poste que je fais vraiment ? »
Vous donnez tout pour l’entreprise, vous cumulez les responsabilités, et pourtant votre salaire ne bouge pas. Comme Kossiwa, des milliers de salariés togolais travaillent chaque jour au-dessus de leur catégorie professionnelle officielle, sans toucher un franc de plus.
Concrètement, Kossiwa gagne 55 000 FCFA par mois comme vendeuse. En effet, le travail qu’elle accomplit réellement correspond à un poste d’agent de maîtrise, dont le minimum atteint 86 000 FCFA. L’écart dépasse 31 000 FCFA par mois, soit plus de 1,8 million de FCFA sur cinq ans.
Alors, votre employeur peut-il vous payer en dessous de votre vraie catégorie ? Et surtout, comment réclamer ce qui vous revient sans perdre votre emploi ? La loi togolaise vous donne des armes précises. Voici lesquelles.
Votre catégorie professionnelle décide de votre salaire minimum
Au Togo, chaque emploi du secteur privé se range dans une grille. Notamment, la convention collective interprofessionnelle classe les postes en trois familles : agents d’exécution (E1 à E6), agents de maîtrise (M1 à M4) et cadres (C1 à C4). De plus, chaque catégorie comporte des échelons, avec un salaire de base minimum.
« Dès la fin de la période d’essai, lorsque l’engagement est confirmé, il doit être constaté par un écrit […] qui spécifie l’emploi et le classement du travailleur. Une copie de ce document est remise à l’employé. »
Source : Article 10, Convention collective interprofessionnelle du Togo
Concrètement, votre classement n’est pas un détail administratif : c’est un droit contractuel. Votre contrat doit l’indiquer noir sur blanc, et votre bulletin de paie aussi. En effet, l’article 31 de la convention impose que les bulletins fassent apparaître clairement « la catégorie professionnelle, la nature de l’emploi occupé ».

La grille des trois familles : E, M et C
Voici un aperçu de la grille du privé (salaires de base mensuels) :
| Famille | Exemples de postes | Salaire de base |
|---|---|---|
| Agents d’exécution (E1-E6) | Gardien, manœuvre, vendeuse, employé qualifié | 35 000 à 80 000 FCFA (relevé au SMIG de 52 500 FCFA) |
| Agents de maîtrise (M1-M4) | Caissier principal, chef d’équipe, comptable | 86 000 à 134 500 FCFA |
| Cadres (C1-C4) | Chef de service, directeur | 144 000 FCFA et plus |
Pour le détail complet des échelons et des primes, consultez notre guide de la grille salariale au Togo. Par ailleurs, aucun salaire ne peut descendre sous le SMIG de 52 500 FCFA.
Loi vs pratique : beaucoup de contrats togolais ne mentionnent aucune catégorie, malgré l’article 10. Pire, certains employeurs classent tout le monde « vendeuse » ou « manœuvre », quel que soit le travail réel. Sans écrit, exigez au moins que votre bulletin de paie affiche votre catégorie : c’est votre première preuve.
La règle d’or : votre travail réel compte plus que votre titre
Votre patron vous répond que « le contrat dit vendeuse, donc tu es vendeuse » ? La loi dit exactement le contraire. En effet, le Code du travail impose une évaluation objective des emplois.
« Les méthodes d’évaluation des emplois reposent sur des considérations objectives basées essentiellement sur la nature des travaux que ces emplois comportent. »
Source : Article 155, Code du travail togolais (loi n° 2021-012)
Traduction : c’est la nature de vos tâches qui détermine votre classement, pas l’étiquette du contrat. Ainsi, si vous gérez une caisse, passez les commandes et encadrez du personnel, vous occupez un emploi de maîtrise. Le même article 155 impose d’ailleurs l’égalité de rémunération « pour un même travail ou un travail de valeur égale », quels que soient le sexe, l’âge ou le statut.
De même, l’article 154 précise que le salaire comprend le salaire de base et « tous autres avantages » fixés par les dispositions conventionnelles. Par conséquent, la grille de la convention collective s’impose à votre employeur comme un plancher.
Loi vs pratique : la « polyvalence » sert souvent d’excuse. On vous confie trois postes « parce qu’on est une famille », sans jamais ajuster le salaire. Or la convention prévoit précisément l’inverse : la polyvalence se paie, comme nous allons le voir.
Les 4 situations où l’on vous paie en dessous
1. Votre employeur vous a mal classé dès l’embauche
C’est le cas de Kossiwa : un poste réel de M1, un contrat qui dit E2. Cependant, rien ne fige le classement initial pour toujours. L’article 29 de la convention organise les avancements d’échelon, de catégorie et de classe. Notamment, l’avancement d’échelon s’obtient après « une ancienneté maximale de deux (02) ans », ou plus tôt au mérite.
2. Vous cumulez plusieurs casquettes
« Dans le cas où un salarié est appelé à assurer de façon habituelle des emplois différents comportant des salaires différents, le salaire de l’intéressé sera celui de l’emploi le mieux rémunéré. »
Source : Article 30, Convention collective interprofessionnelle du Togo
Autrement dit, si vous êtes à la fois vendeuse, caissière et magasinière, votre employeur doit vous payer au tarif du poste le mieux classé des trois. En outre, cette règle s’applique de plein droit : elle ne dépend pas de sa bonne volonté.
3. Vous assurez l’intérim d’un poste supérieur depuis des mois
Votre chef est parti, et vous faites son travail « en attendant » ? La convention encadre strictement cette situation. En effet, l’intérim d’un emploi supérieur ne peut pas excéder deux mois, sauf maladie, congé ou détention du titulaire.
« Passé ces délais, l’employeur doit régler définitivement la situation du travailleur, c’est-à-dire : soit le reclasser dans la catégorie correspondant au nouvel emploi occupé, soit lui rendre son précédent emploi. »
Source : Article 12, Convention collective interprofessionnelle du Togo
De plus, dès le troisième mois d’intérim prolongé, vous touchez une indemnité égale à l’écart entre votre salaire de base et le salaire minimum de la catégorie que vous occupez provisoirement. Concrètement : vous faites le travail d’un chef, vous touchez au moins le minimum du chef.
4. On vous a déclassé ou rétrogradé sans votre accord
L’inverse existe aussi : l’employeur baisse votre catégorie, votre salaire ou vide votre poste de son contenu. La convention l’interdit formellement sans votre accord écrit.
« Toute modification substantielle […] portant sur la rémunération, le lieu de travail, le contenu du poste, doit au préalable, faire l’objet d’une entente entre les parties après notification écrite au travailleur. Lorsque la modification doit entraîner pour celui-ci une diminution des avantages dont il bénéficie, et qu’elle n’est pas acceptée, elle équivaut à un licenciement du fait de l’employeur. »
Source : Article 11, Convention collective interprofessionnelle du Togo
En clair : si vous refusez la rétrogradation et que l’employeur l’impose quand même, la loi considère qu’il vous licencie. Par conséquent, il vous doit préavis, indemnités, et s’expose à des dommages et intérêts pour licenciement abusif. De même, une mutation provisoire vers un poste inférieur ne change rien à votre paie : l’article 12 impose le maintien de votre salaire et de votre classement antérieurs.
Loi vs pratique : au Togo, des salariés assurent des « intérims » de deux ou trois ans sans jamais voir l’indemnité de l’article 12. L’employeur compte sur votre silence. Chaque mois qui passe sans réclamation écrite est un mois que vous risquez de ne jamais récupérer au-delà du délai de cinq ans.
Un doute sur votre classement ou votre salaire ? Posez votre question à notre équipe juridique via WhatsApp au +228 91 18 50 58. Nous vous orientons gratuitement.
Vérifiez votre catégorie professionnelle en 3 étapes
Avant de réclamer, construisez votre dossier. Ensuite, tout ira plus vite.
Étape 1 : lisez votre bulletin de paie
La catégorie professionnelle doit y figurer (article 31 de la convention). Notez la mention exacte, et rassemblez vos bulletins des cinq dernières années.
Étape 2 : comparez avec la classification officielle
La convention collective décrit, annexe par annexe, les emplois de chaque catégorie. Par ailleurs, notre tableau des catégories et des primes vous donne les salaires de base correspondants.
Étape 3 : listez vos tâches réelles, avec preuves
Fiches de poste, plannings, courriels, messages WhatsApp professionnels, attestations de collègues : tout document montrant ce que vous faites vraiment compte. En effet, c’est la nature des travaux qui fonde le classement (article 155 du Code du travail).

L’exemple chiffré de Kossiwa : elle touche 55 000 FCFA en E2, pour un travail réel de M1 (minimum 86 000 FCFA). Écart : 31 000 FCFA par mois. Sur cinq ans de rappels possibles, sa réclamation atteint 1 860 000 FCFA, hors primes et heures supplémentaires.
Loi vs pratique : les partenaires sociaux n’ont jamais réaligné le barème conventionnel depuis la hausse du SMIG en 2023. Résultat : les catégories E1 à E3 affichent des salaires théoriques inférieurs à 52 500 FCFA, donc le SMIG « écrase » tout le bas de la grille. L’enjeu financier réel se joue surtout au passage vers la maîtrise (M1 et plus), où les minima dépassent nettement le SMIG.
Réclamer sans se faire virer : la marche à suivre
La peur de représailles est légitime. Toutefois, la loi vous protège davantage que vous ne le pensez, à condition d’avancer par étapes et par écrit.
D’abord en interne : la lettre, puis les délégués
1. La demande écrite de reclassement. Adressez un courrier poli à votre employeur : rappel de vos tâches réelles, référence aux articles 29 et 30 de la convention, demande de reclassement dans la catégorie correspondante. Gardez une copie datée et signée.
2. Les délégués du personnel. Dans les entreprises qui en disposent, saisissez-les. Notamment, la convention impose leur consultation avant toute affectation définitive à un poste inférieur. Leur appui rend la réclamation collective, donc moins risquée.
Ensuite l’inspection du travail, puis le tribunal
3. L’inspection du travail et des lois sociales. Gratuite, elle convoque l’employeur pour une tentative de conciliation. En outre, l’employeur doit lui présenter les registres de paie « à toute réquisition » (article 166 du Code du travail). Impossible, donc, de cacher les bulletins.
4. Le tribunal du travail. En cas d’échec, le juge tranche. Et là, deux règles changent tout pour vous.
Vos deux boucliers : 5 ans de rappels, bulletins non opposables
« L’action en paiement ou répétition du salaire se prescrit par cinq ans. Le délai de prescription court du jour où le salaire est exigible. »
Source : Article 172, Code du travail togolais
« L’acceptation sans contestation ni réserve par le travailleur, d’un bulletin de paie ne peut valoir renonciation de sa part au paiement de tout ou partie du salaire, des indemnités et accessoires du salaire qui lui sont dus. »
Source : Article 166, Code du travail togolais
La bonne nouvelle : avoir signé vos bulletins pendant des années ne vous enlève aucun droit. Vous pouvez réclamer jusqu’à cinq ans de rappels de salaire, même en restant dans l’entreprise, et même après un solde de tout compte : la mention « pour solde de tout compte » ne vous est pas opposable.
Loi vs pratique : réclamer expose parfois à l’étiquette de « fauteur de trouble », voire à un licenciement déguisé. Sachez-le : le tribunal qualifie d’abusif un licenciement qui sanctionne une réclamation légitime de salaire, et il accorde alors des dommages et intérêts en plus des rappels. Documentez tout, restez professionnel, et faites-vous accompagner dès l’étape de l’inspection.
Loi vs pratique : la conciliation devant l’inspection du travail prend souvent plusieurs semaines, parfois des mois, faute d’inspecteurs en nombre suffisant. Anticipez : déposez votre dossier complet dès le premier rendez-vous pour éviter les renvois successifs.
Pour connaître l’ensemble de vos protections, lisez aussi notre guide des 10 droits essentiels du salarié togolais et vérifiez ce que doit contenir votre contrat de travail.
FAQ : questions fréquentes sur la catégorie professionnelle
Mon patron peut-il baisser ma catégorie ou mon salaire sans mon accord ?
Non. L’article 11 de la convention collective exige une entente préalable et une notification écrite. Si vous refusez la baisse et qu’il l’impose, cela équivaut à un licenciement de son fait : il vous doit alors préavis et indemnités.
J’ai signé mes bulletins de paie pendant des années sans protester. Est-ce trop tard ?
Non. L’article 166 du Code du travail précise qu’accepter un bulletin sans réserve ne vaut pas renonciation. De plus, l’article 172 vous laisse cinq ans pour réclamer chaque salaire impayé, à compter de sa date d’exigibilité.
Je remplace mon chef depuis des mois sans augmentation. Quels sont mes droits ?
La convention limite l’intérim d’un poste supérieur à deux mois en principe. Au-delà, l’employeur doit vous reclasser ou vous rendre votre poste, et vous verser dès le troisième mois une indemnité égale à l’écart avec le salaire minimum de la catégorie occupée (article 12 de la convention).
Où trouver la grille des salaires et la liste des catégories au Togo ?
Dans la convention collective interprofessionnelle et ses annexes de classification. Concrètement, notre article sur la grille salariale togolaise reprend les catégories E, M et C avec les salaires de base et les primes.
L’inspection du travail peut-elle obliger mon employeur à me reclasser ?
Elle convoque l’employeur, vérifie les registres de paie et tente la conciliation. Si l’employeur refuse toujours, c’est le tribunal du travail qui ordonne le reclassement et condamne aux rappels de salaire sur cinq ans.
Ce qu’il faut retenir
- Votre catégorie professionnelle est un droit contractuel : elle doit figurer dans votre contrat (article 10) et sur chaque bulletin de paie (article 31).
- Le travail réel prime sur le titre : tâches multiples, intérim prolongé ou poste sous-classé ouvrent droit au salaire de la catégorie réellement exercée (articles 155 du Code du travail, 12 et 30 de la convention).
- Vos droits ne s’éteignent pas vite : cinq ans de rappels de salaire restent réclamables, même bulletins signés (articles 166 et 172).
La loi est de votre côté, et elle chiffre précisément ce qu’on vous doit. Finalement, comme Kossiwa, commencez par une simple lettre : c’est souvent elle qui débloque tout.
Vous êtes dans une situation similaire ? Lisez aussi notre guide complet de la grille salariale au Togo pour situer votre poste. Et vous, avez-vous déjà découvert que votre salaire ne correspondait pas à votre vrai travail ? Partagez votre expérience en commentaire.
Sources
- Convention collective interprofessionnelle du Togo (PDF) : articles 10, 11, 12, 29, 30, 31 (classement, modification du contrat, intérim, avancements, emplois multiples, bulletins de paie).
- Code du travail togolais, loi n° 2021-012 (PDF) : articles 154, 155, 158, 166 et 172 (salaire, évaluation objective des emplois, bulletin de paie, prescription quinquennale).
- VotreSalaire.org Togo : la convention collective interprofessionnelle : présentation de la classification et des droits salariaux.
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