Edem, 30 ans, conducteur de taxi-moto à Lomé :
« Depuis 22 mois, je verse 2 500 FCFA par jour à mon patron pour cette moto qu’il devait me céder au bout de deux ans. Hier soir, il est venu la reprendre sans prévenir. Je n’ai aucun papier signé, juste mes transferts TMoney. Cette moto est-elle à moi ? »
Tu connais sûrement la scène, ou tu la vis en ce moment. Des milliers de zémidjan à Lomé roulent sur une moto qui ne leur appartient pas encore : le système work and pay moto. Un investisseur achète l’engin, te le confie, et tu rembourses son prix (plus une marge) par versements journaliers ou hebdomadaires. Au bout d’un certain temps, la moto devient la tienne. Du moins, c’est la promesse.
Mais que se passe-t-il quand le patron change les règles, reprend la moto à deux mois de la fin, ou refuse de te remettre les papiers une fois tout payé ? As-tu un droit sur cette moto, ou as-tu juste « loué » pendant deux ans pour rien ? La réponse va t’étonner : la loi togolaise est bien plus de ton côté que tu ne le crois.
« Work and pay moto » au Togo : quel contrat se cache derrière ?
Le mot est anglais, mais l’accord constitue un vrai contrat aux yeux de la loi togolaise. Tout le problème vient de là : personne ne sait jamais lequel.
L’essentiel en bref :
- Le work and pay moto forme un contrat juridique valable, même sans papier signé.
- Selon sa nature (vente ou location), la moto peut devenir ta propriété : tout dépend de ce que vous avez convenu.
- Tes reçus, SMS et transferts mobile money servent de preuves recevables devant le juge.
- Ton patron ne peut pas reprendre la moto par la force : il doit passer par la justice.
Trois contrats possibles derrière le work and pay
Concrètement, ton accord peut prendre trois formes très différentes. D’abord, la vente à tempérament : tu achètes la moto et tu payes le prix en plusieurs fois. Ensuite, la location-vente : tu loues d’abord, puis tu deviens propriétaire au dernier versement. Enfin, la simple location : tu payes pour rouler, sans jamais devenir propriétaire.
Cette distinction n’est pas un détail. En effet, dans les deux premiers cas, la moto finit par t’appartenir. En revanche, dans le troisième, elle ne sera jamais à toi. C’est exactement là que les patrons jouent sur l’ambiguïté.
Ce que dit la loi : dès que vous vous mettez d’accord sur la moto et sur le prix, la vente devient parfaite et tu deviens propriétaire, même avant la livraison et le paiement complet. Une simple promesse de vente vaut déjà vente, dès que vous tombez d’accord sur la moto et le prix.
Source : Articles 1583 et 1589, Code civil togolais
Autrement dit, si ton patron t’a promis la moto contre des versements échelonnés, vous avez conclu une vente, pas une simple location. Par ailleurs, en cas de doute sur le sens de l’accord, le juge recherche votre intention commune réelle, plutôt que les seuls mots employés.
Loi contre pratique : la loi exige un écrit pour tout contrat dépassant 500 FCFA (article 1341 du Code civil). Dans la réalité, plus de 9 accords work and pay sur 10 se font à l’oral, sur une simple poignée de main devant témoins. Cette absence d’écrit ne rend pas l’accord nul : elle complique seulement la preuve. Nous voyons plus bas comment la contourner.

À qui appartient vraiment la moto pendant que tu rembourses ?
Voilà la question qui fâche. Tu payes depuis des mois, mais peux-tu dire « cette moto est à moi » ? Cela dépend d’un détail que beaucoup ignorent : la clause de réserve de propriété.
En principe, la propriété passe à l’acheteur dès l’accord sur la moto et le prix. Toutefois, le vendeur peut prévoir l’inverse : il garde la propriété jusqu’au dernier franc payé. C’est la fameuse réserve de propriété, fréquente dans le work and pay.
Ce que dit la loi : les parties peuvent conclure la vente purement et simplement, ou sous une condition suspensive ou résolutoire. Vous fixez donc librement le moment où la propriété change de mains.
Source : Article 1584, Code civil togolais
Concrètement, deux situations existent. Si vous n’avez prévu aucune réserve, tu détiens déjà la propriété et le patron te doit seulement la livraison définitive. En revanche, s’il a posé une réserve de propriété, il garde la propriété jusqu’à ton dernier versement : tu ne fais alors que détenir la moto en attendant.
La carte grise : la pièce que tout le monde oublie
Reste un autre acteur dont tout le monde oublie l’importance : la carte grise. Le certificat d’immatriculation indique officiellement qui répond du véhicule. De plus, la loi impose au conducteur de taxi-moto qui n’est pas le propriétaire de détenir une autorisation écrite de conduire que le propriétaire établit à son nom.
Ce que dit la loi : le titulaire du certificat d’immatriculation répond des infractions liées au véhicule, sauf s’il prouve qu’il avait loué la moto à un tiers. Par ailleurs, le conducteur d’un véhicule de transport public qui n’en est pas le propriétaire doit se munir d’une autorisation écrite de conduire que le propriétaire établit à son nom.
Source : Articles 7 et 11, Code de la route 2013
Loi contre pratique : tu rembourses la moto depuis deux ans, mais la carte grise reste au nom de ton patron. Aux yeux de la police, d’un acheteur ou d’un assureur, c’est donc encore sa moto. Tant que tu n’as pas fait passer la carte grise à ton nom, tu auras du mal à prouver ta propriété face aux tiers, même après avoir tout payé. Exige donc le transfert de la carte grise dès le solde.
Work and pay moto sans papier : comment prouver ton accord ?
C’est le vrai nerf de la guerre. Sans contrat écrit, comment prouver que tu achetais la moto et que tu n’as pas juste « loué » pendant deux ans ? Bonne nouvelle : la loi prévoit plusieurs portes de sortie.
En effet, l’exigence d’un écrit connaît des exceptions précises. La première, c’est le commencement de preuve par écrit. La seconde, c’est l’impossibilité d’avoir pu réclamer un écrit, fréquente entre un conducteur et son patron.
Ce que dit la loi : la preuve par témoins redevient possible lorsqu’il existe un commencement de preuve par écrit, c’est-à-dire tout écrit émanant de l’adversaire qui rend vraisemblable ce que tu affirmes. Elle redevient possible aussi quand le créancier n’a pas pu se procurer une preuve écrite de l’engagement.
Source : Articles 1347 et 1348, Code civil togolais
Mobile money et témoins : tes meilleures preuves
Concrètement, qu’est-ce qui te sauve ? Un cahier de versements tenu par le patron, un SMS où il parle de « ta » moto, un reçu, ou la liste de tes transferts Flooz et TMoney. Chacun de ces éléments forme un commencement de preuve qui ouvre la porte aux témoignages.
De plus, le juge peut s’appuyer sur un faisceau d’indices. Notamment, des présomptions graves, précises et concordantes : la régularité de tes versements, leur durée, leur montant total proche du prix d’une moto neuve, ou les déclarations de tes collègues de la station.
Loi contre pratique : presque personne ne garde ses reçus, et les versements en espèces ne laissent aucune trace. Pourtant, un simple historique TMoney ou Flooz suffit souvent à reconstituer deux ans de paiements. À partir d’aujourd’hui, paye par mobile money quand tu peux, garde les SMS, et note chaque versement. Ce réflexe vaut de l’or le jour d’un litige.
Tu vis une situation de work and pay qui tourne mal ? Rassemble dès maintenant tes preuves (reçus, SMS, transferts mobile money) et garde-les en lieu sûr. C’est ton meilleur atout.

Ton patron a repris la moto ou refuse de te la céder : que faire ?
Imagine : tu as presque tout payé, et un soir le patron débarque avec deux gaillards et repart avec la moto. Ou bien tu as soldé ton compte, mais il invente sans cesse des « frais » pour ne pas te donner les papiers. Que dit la loi ?
D’abord, un principe simple : votre accord vous engage tous les deux. Ton patron ne peut pas le déchirer quand cela l’arrange.
Ce que dit la loi : lorsque vous concluez un accord dans les règles, il tient lieu de loi entre vous, et chacun doit l’exécuter de bonne foi. Quand une partie ne respecte pas son engagement, l’autre choisit : soit elle la force à exécuter le contrat, soit elle demande la résolution avec dommages et intérêts. Dans tous les cas, elle doit réclamer cette résolution en justice.
Source : Articles 1134 et 1184, Code civil togolais
Autrement dit, si tu as payé l’essentiel, tu peux exiger devant le juge que le patron te livre la moto et transfère la carte grise. En revanche, s’il a vraiment manqué à ses obligations, tu peux aussi réclamer la résolution et le remboursement de tes versements, avec des dommages et intérêts.
Ton patron ne peut pas se faire justice lui-même
Point crucial : ton patron ne peut pas se faire justice lui-même. Reprendre la moto par la force, la nuit ou via des gros bras, constitue une voie de fait. De même, la résolution d’un contrat passe toujours par un juge, jamais par la force.
Loi contre pratique : en réalité, beaucoup de patrons reprennent la moto de nuit, parfois avec l’appui d’un responsable de station ou du syndicat. Cette reprise reste pourtant illégale : seul un juge peut ordonner la restitution. Si on t’a repris la moto de force, tu peux saisir le tribunal en référé pour la récupérer vite, et même déposer une plainte si les faits le justifient.
Enfin, si le patron a encaissé tes paiements puis refuse de livrer la moto ou de rendre l’argent, son comportement peut aussi relever de l’abus de confiance.
Ce que dit la loi : l’abus de confiance consiste à détourner, au préjudice d’autrui, un bien ou des fonds qu’on t’a confiés pour un usage précis. Le Code pénal togolais punit ce délit.
Source : Article 429, Code pénal togolais 2015
Et si c’est toi qui as pris du retard dans les versements ?
Soyons honnêtes : parfois, c’est le conducteur qui décroche. Une panne, une maladie, une mauvaise semaine, et tu sautes deux ou trois versements. Le patron peut-il alors tout reprendre du jour au lendemain ?
La réponse rassure : non, pas automatiquement. Même quand tu accumules du retard, ton patron doit respecter une procédure.
Ce que dit la loi : si l’acheteur ne paye pas le prix, le vendeur peut demander la résolution de la vente. Le juge peut accorder à l’acheteur un délai selon les circonstances, avant de prononcer cette résolution.
Source : Articles 1654 et 1184, Code civil togolais
Concrètement, le patron ne « récupère » pas la moto tout seul parce que tu traînes un retard. De plus, il doit d’abord te mettre en demeure, puis saisir le juge, qui peut t’accorder un délai pour régulariser. Notamment si tu as déjà payé une grosse partie du prix, le juge tient compte de ta bonne foi.
Loi contre pratique : sur le terrain, un retard de deux ou trois jours suffit parfois à ce qu’un patron reprenne la moto et garde tout l’argent que tu as déjà versé. C’est abusif. Plus tu as remboursé, plus la loi te protège. Avant tout conflit, préviens ton patron par écrit (un simple SMS daté), propose un échéancier, et garde la trace de cet échange.
Tes recours concrets, étape par étape
Passons à l’action. Voici la marche à suivre, de la plus simple à la plus sérieuse, pour défendre ta moto et ton argent.
Ton plan d’action work and pay :
- 1. Rassemble tes preuves. Reçus, cahier, SMS, captures de transferts Flooz et TMoney, numéro de la moto, photo de la carte grise, noms de témoins de la station.
- 2. Envoie une mise en demeure. Un courrier ou un message daté qui rappelle l’accord et ce que tu réclames (la moto, la carte grise ou le remboursement).
- 3. Tente la médiation. Passe par le chef de la station ou le syndicat des conducteurs : beaucoup de litiges se règlent à ce niveau, plus vite et sans frais.
- 4. Saisis le tribunal. En référé pour récupérer vite la moto si on te l’a reprise de force, ou au fond pour obtenir le transfert de propriété ou le remboursement avec dommages et intérêts.
- 5. Dépose plainte si nécessaire. En cas d’abus de confiance ou de reprise par la force, tu peux porter plainte au commissariat ou auprès du procureur.
Ensuite, pour récupérer une somme d’argent due, il existe une voie rapide : la procédure d’injonction de payer, prévue par le droit OHADA. Nous l’expliquons en détail dans notre guide sur le recouvrement de créances au Togo, et dans celui sur la facture impayée.
Loi contre pratique : beaucoup renoncent en pensant que le tribunal coûte trop cher et traîne trop longtemps. En réalité, la médiation par la station ou le syndicat règle une grande partie des cas en quelques jours. Et pour les affaires d’argent, l’injonction de payer reste rapide et peu coûteuse. Ne baisse donc pas les bras avant d’avoir essayé ces voies.
D’autres risques du métier de zémidjan
Le métier de zémidjan comporte d’autres risques juridiques qu’il vaut mieux connaître. Découvre aussi quoi faire si la police saisit ta moto lors d’un contrôle, qui paie quand tu es blessé en mission, et tes droits après un accident de la route. Le mécanisme du work and pay ressemble d’ailleurs à un contrat de location qui se transforme en achat.
FAQ : questions fréquentes sur le work and pay moto au Togo
Le work and pay moto est-il légal au Togo ?
Oui, totalement. Toi et le propriétaire concluez librement ce contrat, valable même sans écrit. La loi le reconnaît comme une vente à tempérament, une location-vente ou une location, selon ce que vous avez convenu. Le seul vrai problème, c’est l’absence de contrat écrit, qui rend la preuve plus difficile.
Après combien de versements la moto devient-elle la mienne ?
Cela dépend de votre accord. Si vous avez prévu une réserve de propriété, la moto t’appartient à ton dernier versement, une fois le prix total payé. Sans réserve, tu peux devenir propriétaire bien plus tôt. Dans tous les cas, exige le transfert de la carte grise à ton nom dès que tu as soldé : c’est elle qui prouve ta propriété face aux tiers.
Mon patron peut-il reprendre la moto sans me prévenir ?
Non. Toutefois, même si tu accumules du retard, il ne peut pas se faire justice lui-même. Reprendre la moto par la force constitue une voie de fait illégale. Le patron doit d’abord te mettre en demeure, puis demander au juge la résolution du contrat. Si on t’a déjà repris la moto de force, saisis le tribunal en référé pour la récupérer.
Je n’ai aucun papier, juste des transferts mobile money : est-ce suffisant ?
Souvent, oui. En effet, un historique de versements Flooz ou TMoney, un SMS du patron, un reçu ou un cahier forment un commencement de preuve par écrit. Combinés aux témoignages de tes collègues de station, ces éléments permettent au juge de reconnaître l’accord et son montant. Garde donc tout précieusement.
Si je tombe malade et que j’arrête de payer un mois, je perds tout ?
Non. Le patron ne peut pas garder l’argent que tu as versé et reprendre la moto sans passer par le juge. Or le juge tient compte de ta bonne foi et de la part que tu as déjà payée, et peut t’accorder un délai pour régulariser. Préviens ton patron par écrit, propose un échéancier, et garde la preuve de ta démarche.
Ce qu’il faut retenir
- Le work and pay moto forme un vrai contrat, même sans papier : selon l’accord, la moto finit par t’appartenir.
- Tes preuves existent : reçus, SMS, transferts mobile money et témoins suffisent souvent à faire valoir tes droits.
- Ton patron ne peut pas se faire justice : la reprise de la moto passe par le juge, jamais par la force.
En conclusion, la loi togolaise n’abandonne pas le conducteur face à un patron de mauvaise foi. Tu as trimé pour cette moto : tu n’es pas sans défense. Rassemble donc tes preuves, fais valoir l’accord, et n’hésite pas à demander de l’aide à ta station ou au tribunal.
Et toi, as-tu déjà vécu un litige work and pay avec un patron ? Partage ton expérience en commentaire.
Sources juridiques :
- Code civil togolais : articles 1134, 1156, 1184 (force et résolution des contrats), 1341, 1347, 1348 (preuve), 1582 à 1589 (vente), 1654 (défaut de paiement), 1709 et 1714 (louage).
- Code de la route togolais 2013 : articles 7 (responsabilité du titulaire du certificat d’immatriculation) et 11 (autorisation écrite du propriétaire au conducteur).
- Code pénal togolais 2015 : article 429 (abus de confiance).
- Service-public.gouv.tg : démarches d’immatriculation et de mutation de la carte grise au Togo.
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