Akouvi, 38 ans, tailleuse à Tokoin (Lomé) :
« J’ai formé Yao pendant 2 ans : je l’ai logé, nourri, je lui ai appris la couture, j’ai dépensé en aiguilles et tissus. Maintenant il veut partir et ouvrir son atelier 3 rues plus loin. Sans rien me payer. Que faire ? »
Imaginez deux ans de formation, des centaines d’heures de patience, des dépenses en matériel, en logement, en repas. Et un matin, votre apprenti veut partir Togo sans préavis. Pire : il s’apprête à ouvrir un atelier rival à quelques rues, en emportant tout ce que vous lui avez transmis. Cette situation, des milliers d’artisans togolais la vivent chaque année. Tailleurs, menuisiers, mécaniciens, coiffeuses : la rupture précoce d’apprentissage reste un point de tension majeur dans l’économie informelle.
Pourtant, le droit togolais encadre cette relation depuis 2021. En effet, le Code du travail consacre un chapitre entier à l’apprentissage. Mais entre la loi écrite et la réalité des corporations de quartier, l’écart reste vertigineux. Voici exactement ce que vous pouvez faire en tant que maître d’apprentissage, étape par étape, avec ce que dit la loi et ce qui se passe vraiment sur le terrain.
Apprenti veut partir Togo : ce que dit le Code du travail 2021
Le contrat d’apprentissage est défini par l’Article 122 du Code du travail togolais (loi n°2021-012). Il s’agit d’un contrat de travail particulier qui lie étroitement la formation et le travail. L’artisan ou le chef d’entreprise s’engage à assurer une formation professionnelle méthodique et complète. En retour, l’apprenti accepte de se conformer aux instructions et d’exécuter les ouvrages confiés.
Ce que dit la loi :
« A peine de nullité, le contrat d’apprentissage est établi par écrit, dans la langue officielle de la République togolaise, pour une durée qui ne peut excéder quatre ans, sauf dans les cas de formation en apprentissage par alternance. Le bénéficiaire du contrat d’apprentissage n’est pas un travailleur au sens du présent Code. »
Source : Article 122, Code du travail 2021
Notamment, trois conditions cumulatives s’imposent. D’abord, l’écrit obligatoire. Ensuite, la durée plafonnée à 4 ans. Enfin, l’âge minimum de 15 ans révolus. De plus, l’Article 123 renvoie la fixation des conditions détaillées à la législation en vigueur en la matière, ce qui inclut les usages des corporations professionnelles reconnues.
Pour mieux comprendre les autres formes de relations professionnelles au Togo, consultez notre guide complet sur les 4 types de contrat de travail au Togo et vos droits.

3 cas de figure quand votre apprenti veut partir Togo avant la fin du contrat
Sur le terrain, la rupture précoce d’apprentissage prend trois formes principales. Concrètement, vos droits varient selon le cas. Voici comment les distinguer pour réagir correctement quand votre apprenti veut partir.
Cas 1 : contrat écrit existe et l’apprenti rompt avant le terme
C’est la situation la plus rare au Togo, mais aussi la plus protectrice pour le maître. En effet, si vous avez fait signer un contrat écrit fixant une durée, l’apprenti qui rompt avant terme commet une rupture abusive. Vous pouvez réclamer des dommages-intérêts. L’Article 89 du Code du travail prévoit cette possibilité pour les contrats à durée déterminée, et la jurisprudence l’étend aux contrats d’apprentissage.
Cas 2 : contrat oral et l’apprenti rompt sans préavis
Ce cas représente la grande majorité des situations togolaises. Vous n’avez pas de contrat écrit, mais des témoins (chef de quartier, président de corporation, autres apprentis) attestent de la relation. Cependant, vos recours restent réels mais plus complexes à monter. Notamment, vous devez prouver les investissements engagés (matériel, hébergement, formation) pour réclamer une indemnisation.
Cas 3 : l’apprenti veut renégocier ou changer de maître
Parfois, l’apprenti ne veut pas vraiment arrêter, mais il souhaite passer chez un autre maître ou réduire la durée restante. Dans ce cas, la conciliation reste la meilleure voie. Par ailleurs, certaines corporations prévoient un dédommagement entre maîtres (parfois appelé « pas-de-porte ») quand un apprenti formé migre vers un autre atelier.
| Cas de figure | Recours possibles | Probabilité de succès | Coût estimé |
|---|---|---|---|
| Contrat écrit + rupture abusive | Tribunal travail, dommages-intérêts | Élevée | 20 000–60 000 FCFA |
| Contrat oral + témoins | Conciliation, inspection travail | Moyenne | 5 000–25 000 FCFA |
| Contrat oral + sans témoins | Conciliation chef quartier uniquement | Faible | 0–5 000 FCFA |
| Demande renégociation | Médiation corporation | Très élevée | 0–10 000 FCFA |
Vos droits en tant que maître d’apprentissage
En tant que maître ou patronne d’apprentissage, vous disposez de quatre droits principaux que la loi reconnaît, même quand le contrat est oral.
1. Droit à une indemnisation pour rupture abusive
Si l’apprenti rompt sans motif légitime, vous pouvez réclamer une indemnité compensatoire. Le montant tient compte des frais que vous avez engagés (matériel, formation, hébergement, repas) et de la durée restante du contrat. Par exemple, sur un apprentissage de 3 ans rompu à 24 mois, l’indemnité courante observée dans les corporations togolaises varie entre 50 000 et 200 000 FCFA, selon le métier et la valeur de la formation transmise.
2. Droit de retenir le matériel acheté pour l’apprenti
Tout outil, machine ou matériel que vous avez acheté à votre nom reste votre propriété. L’apprenti ne peut pas l’emporter, sauf accord écrit explicite. Cependant, ce qu’il a acheté lui-même avec ses propres fonds lui appartient. En cas de dispute, conservez les factures et reçus pour prouver la propriété.
3. Droit de refuser de délivrer le certificat de fin d’apprentissage
L’Article 96 du Code du travail prévoit la délivrance d’un certificat à la fin du contrat de travail. Pour l’apprentissage, ce certificat atteste que la formation est complète. Si l’apprenti rompt avant la fin de son cycle de formation, vous n’êtes pas tenu de le lui délivrer. Toutefois, vous devez lui remettre une attestation de présence couvrant la période effectivement travaillée.
4. Droit d’agir en justice
Enfin, vous pouvez saisir le tribunal du travail de Lomé, Kara ou Sokodé selon votre lieu d’activité. La procédure est gratuite à l’introduction (frais administratifs de 2 000–5 000 FCFA) mais nécessite souvent un avocat (50 000–150 000 FCFA d’honoraires en moyenne pour un dossier simple). Pour une demande comparable, consultez notre guide sur le licenciement abusif au Togo et les indemnités salariales.
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Vos obligations : certificat et question de la concurrence
Le droit ne crée pas que des prérogatives pour le maître d’apprentissage. Il impose aussi des obligations claires, qu’il faut connaître pour ne pas se mettre soi-même en faute.
L’obligation de délivrer un certificat à la fin (si formation complète)
Si l’apprenti termine sa formation jusqu’au bout, vous devez lui délivrer un certificat de fin d’apprentissage. Ce document mentionne le métier appris, la durée, les compétences acquises. Il sert ensuite à l’apprenti pour ouvrir son propre atelier ou se présenter chez un nouveau maître. Refuser ce certificat à un apprenti qui a complété sa formation constitue une faute civile susceptible d’engager votre responsabilité.
La question délicate : peut-il ouvrir un atelier dans le même quartier ?
C’est la question qui fait le plus mal. La réponse juridique est claire : oui, votre ancien apprenti peut ouvrir son atelier où il veut, y compris à 100 mètres du vôtre. En effet, le droit togolais ne prévoit pas de clause de non-concurrence automatique pour les apprentis, contrairement à certains contrats commerciaux entre adultes. Pour une compréhension complète des clauses de non-concurrence, lisez notre article sur les clauses de non-concurrence en droit togolais.
Pour autant, deux protections existent. D’abord, si vous aviez fait signer un contrat écrit avec une clause de non-concurrence explicite (limitée dans le temps et dans l’espace), un juge peut la valider. Ensuite, si l’apprenti utilise vos secrets de fabrication, votre clientèle ou vos méthodes confidentielles, vous pouvez agir pour concurrence déloyale sur le fondement du Code civil et de la jurisprudence OHADA.
Démarche en 4 étapes : du dialogue au tribunal
Quand votre apprenti veut partir Togo et que la situation se tend, ne sautez pas directement au tribunal. Suivez plutôt cette progression en 4 étapes, qui résout 80 % des cas avant procédure judiciaire.

- Mise en demeure écrite (J+1 à J+7). Adressez à l’apprenti un courrier ou message WhatsApp daté qui rappelle l’engagement, demande son retour ou un dédommagement. Conservez la preuve d’envoi (capture, accusé de réception).
- Conciliation corporation ou chef de quartier (J+7 à J+30). Sollicitez une médiation auprès du président de corporation (couture, menuiserie, mécanique, etc.) ou du chef de quartier. Coût : 0 à 10 000 FCFA. Délai : 1 à 4 semaines.
- Saisine de l’inspection du travail (J+30 à J+90). Si la conciliation échoue, déposez plainte à l’inspection du travail (ITLS) compétente. Coût : gratuit. Délai d’instruction : 1 à 3 mois.
- Tribunal du travail (J+90 à J+540). En dernier recours, saisissez le tribunal du travail de Lomé, Atakpamé, Kara ou Sokodé. Coût : 2 000–5 000 FCFA d’introduction + 50 000–150 000 FCFA d’avocat optionnel. Délai : 6 à 18 mois.
Pour récupérer des sommes dues entre artisans, le cadre OHADA prévoit aussi une procédure rapide d’injonction de payer. Notre guide sur la facture impayée et le recouvrement au Togo détaille cette option.
FAQ : questions fréquentes sur l’apprenti qui veut partir au Togo
Quelle est la durée minimum d’un apprentissage au Togo ?
Le Code du travail 2021 ne fixe pas de durée minimum, seulement un maximum de 4 ans (Article 122). En pratique, les corporations togolaises imposent des durées-types : 3 ans pour la couture et la coiffure, 4 ans pour la menuiserie et la mécanique, 2 ans pour la cordonnerie. Ces usages varient selon le métier et la région.
Mon apprenti peut-il ouvrir un atelier dans le même quartier après son départ ?
Juridiquement oui, sauf clause de non-concurrence écrite et signée. Aucune loi togolaise n’interdit à un ex-apprenti de s’installer à proximité. Cependant, les usages corporatifs imposent souvent une distance minimale (5 à 10 km) ou un délai de carence (1 à 3 ans). Ces règles ne sont pas opposables devant un tribunal moderne mais régissent la vie de la corporation.
Si je n’ai pas signé de contrat écrit, ai-je quand même des droits ?
Oui, mais ils sont plus difficiles à faire valoir. Le tribunal admet la preuve par témoins (chef de quartier, président de corporation, autres apprentis) et par usages locaux. Vous pouvez prouver l’existence de l’apprentissage et réclamer une indemnité pour rupture abusive. Cependant, les chances de succès tombent à environ 50 % contre 90 % avec un contrat écrit. Faites toujours signer un papier minimal.
Combien coûte une procédure devant l’inspection du travail ?
La saisine de l’inspection du travail est gratuite. Aucun frais administratif n’est exigé. Si l’inspecteur convoque les parties pour une conciliation, vous pouvez vous y présenter sans avocat. Pour une procédure devant le tribunal du travail, comptez 2 000 à 5 000 FCFA de frais d’introduction et 50 000 à 150 000 FCFA d’honoraires d’avocat optionnels (ce qui n’est pas obligatoire en première instance).
Sources et références
- Code du travail 2021 (loi n°2021-012) : Articles 85 à 90 (rupture du contrat), Article 96 (certificat de fin), Articles 122 et 123 (apprentissage)
- Assemblée nationale togolaise : textes officiels et historique législatif du Code du travail
- Code civil togolais : Articles 1142 à 1147 (obligations contractuelles)
- OHADA : référentiel droit des affaires harmonisé applicable aux conflits commerciaux entre artisans
- LQDD : Apprenti sans contrat au Togo, quels droits ? : article complémentaire vu côté apprenti
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